jeudi 17 juillet 2014

Le propre et le sale [Georges Vigarello] 1985

Je suis une adepte des écrits de Georges Vigarello : toujours aussi distrayants, abordables et surtout d'une grande finesse intellectuelle. J'aime quand les historiens parviennent à nous plonger dans les mentalités d'autrefois, nous obligeant à délaisser notre regard forcément trop subjectif car marqué par notre époque. Ce livre vient de connaître plusieurs rééditions ces derniers temps. Les passionnés de l'histoire du costume pourront y trouver une matière intéressante, voici pourquoi.
Livre réédité aux Editions du Seuil, collection Points Histoire. L'ouvrage existe aussi en beau-livre, avec des illustrations sur papier glacé 
Le livre de Georges Vigarello entreprend une histoire de la propreté et donc de son contraire, le sale, du Moyen-âge jusqu'au début du XXème siècle à peu près. L'auteur ne traite pas des dernières décennies sans doute car la notion de propreté qui émerge au tournant du XIXème et du XXème siècle est en réalité très proche de la nôtre. Partons d'un constat de base, aujourd'hui être propre c'est en quelque sorte, une douche chaque jour ou tous les deux jours, des vêtements lavés, une bouche impec avec une haleine irréprochable, des mains savonnées plusieurs fois par jour. Alors si on vous dit que Louis XIV ne prit que trois ou quatre bains dans son existence, vous criez d'horreur ! On garde en effet du Moyen-âge et de l'époque moderne une image négative : les gens sentaient mauvais, ils étaient sales. En réalité, ce n'est pas une image fausse, sauf que cette conclusion est totalement subjective et faite à partir de nos critères de propreté contemporains. Vigarello nous montre dans son ouvrage que ce n'était pas ça la propreté à l'époque moderne. 
Le Moyen-âge est donc passé rapidement, on en retiendra la fermeture des bains publics. La collectivité et la menace de la peste conduisent à leur disparition vers le XIVème siècle. On attribue à l'eau le pouvoir malsain de diluer les pores de la peau permettant ainsi aux maladies de pénétrer les corps. C'est cette conception qui éloignent les peuples de l'eau, celle-ci est répulsive, on s'en méfie, on l'évite au possible. Dans ce cas, que signifie être propre si on ne fait pas de bain ? Aux alentours du XVIIème siècle, c'est le règne de la toilette sèche, on se passe un tissu sur le visage, on se nettoie vaguement les mains et basta. Inutile d'aller nettoyer les parties du corps que l'on ne montre pas. Comme l'explique Georges Vigarello : le vêtement nettoie. Après un effort physique, on ne se lave pas à l'eau comme on le ferait aujourd'hui, on se change et le linge tout propre lave le corps, on est donc considéré comme propre.
C'est là, la thèse central de ce livre que l'historien développe sur plusieurs pages. Peu à peu, l'homme semble se réapproprier l'eau essentiellement froide (bain dans les rivières, par exemple) car elle est réputée raffermir le corps. Dans le dernier quart du XVIIIème siècle, la vision de la propreté évolue. Le bain fait son retour mais dans un but plutôt thérapeutique ou divertissant. On ne se baigne pas encore par désir hygiénique. Il faut attendre le XIXème siècle et les découvertes de Pasteur pour que véritablement le bain devienne nécessaire pour parvenir à la propreté, au sens où nous l'entendons. L'hygiène devient alors une préoccupation capitale, on commence à enseigner aux enfants à l'école comment on se nettoie, on assainit les rues des villes...
Toutes ces idées, Georges Vigarello les développe dans ce livre avec des exemples variés et tous intéressants. Il passe beaucoup de temps à approfondir son propos afin qu'il soit le plus clair possible, ce qui facilite la lecture mais peu aussi la rendre monotone au goût de certains. On regrettera aussi que la propreté plus populaire et campagnarde soit si peu abordée, les exemples touchant surtout les catégories sociales les plus aisées et vivant dans la capitale. Mais il n'est pas possible de tout traiter dans un livre et l'historien ne fait ici que lancer un sujet que nombre d'étudiants pourront ensuite approfondir par leurs recherches. J'ai apprécié que les sources littéraires côtoient les sources historiques. Vigarello cite Zola, utilise des romans de l'époque et nous fait voir ces petits détails que nous n'avions pas remarqué sur tel personnage qui se lave, etc. Ce livre n'intéressera peut-être pas tout le monde mais je le conseille à ceux qui souhaiteraient découvrir un ouvrage sur un aspect du quotidien des siècles passés. Je le conseille aussi à ceux qui sont passionnés d'histoire et veulent lire un texte de référence en matière d'histoire des mentalités et d'histoire du corps. Je le conseille enfin à ceux qui veulent en savoir plus sur l'histoire du costume, Le propre et le sale montre que le vêtement n'est pas juste un marqueur social, une pièce artistique ou un enjeu politique, il joue un rôle hygiénique que l'on ignore souvent, bien qu'en y réfléchissant il apparaisse évident.
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