mercredi 29 janvier 2014

La mode au temps de Jane Austen

Jane Austen est l'auteur de six romans fabuleux qui font partie des classiques de la littérature anglaise, notamment Orgueils et Préjugés dont on fêtait les 200 ans de publication l'année dernière (1813-2013). La relecture de ce chef d'oeuvre m'a donné envie d'aborder aujourd'hui la façon dont on s'habillait à l'époque de Jane Austen. Pour cela les sources sont variées : les textes en eux-mêmes et les adaptations multiples de ses romans autant via le cinéma que la télévision et bien sûr les musées qui offrent de belles collections disponibles sur internet.
Portrait de Lady Selina Meade par Thomas Lawrence, datant de 1819. La jeune femme porte une robe de satin blanc cintrée sous la poitrine, principale caractéristique de la mode du début du XIXème siècle - source : WikiCommons
Quel est le contexte historique ?
Jane Austen est née en 1775 à Steventon, dans le Hampshire en Angleterre. Elle est morte dans le même comté en 1817 à l'âge de 41 ans, donc jeune. 
Portrait de Jane Austen, publié en 1870 dans A Memoir of Jane Austen, adapté du portrait fait par la propre sœur de l'écrivain, Cassandra Austen - source : WikiCommons
C'est ce cadre chronologique qui me servira de base. Elle correspondrait en France à la période dite du directoire. Celle-ci commence en 1795 et est une sous-période de la Ière République, il s'agit d'un moment historique que l'on connaît peu en France car il ne s'y passe pas des faits exceptionnels et marquants comme précédemment avec le passage de la monarchie à la république, la mort du roi, la Terreur. Le directoire s'achève en 1799 alors que Napoléon Bonaparte, jeune général, prend le pouvoir suite à un coup d'Etat. En 1804, commencera le Premier Empire, il se terminera en 1815. Ainsi, alors que Jane Austen publie ses plus célèbres œuvres  la France connaît la fin de sa Ière République et son Premier Empire. 
Photographie du film Orgueils et Préjugés de 2005 avec Keira Knightley dans le rôle d'Elizabeth Bennet - source
L'auteur évoque d'ailleurs dans ses livres la guerre que les Anglais mènent contre leur pire ennemi de l'époque, Napoléon Ier. Mais ce n'est pas la France qui nous intéresse ici, puisque Jane Austen est anglaise, il faut avant tout cerner le contexte historique anglais. On parle de la "Regency era". Cette régence anglaise débute en 1811 et prend fin en 1820. Le Roi d'Angleterre George III est malade, frappé par la folie, et c'est son fils, le futur George IV qui assure la réalité du pouvoir, autrement dit ce que l'on appelle la Régence. 
Portrait de George IV alors qu'il est Prince Régent vers 1814, l'artiste est Thomas Lawrence - source : WikiCommons
Parfois, cette période s'élargit à l'époque comprise en 1795 et 1837. Trouver des informations sur la mode au temps de Jane Austen demande donc d'utiliser les expressions suivantes : "la mode Directoire et Empire" pour les Français, "Regency fashion", côté anglais. 
Mannequin de la collection présentée lors de l'exposition à Milan, Napoléon et l’empire de la mode : source :http://napoleon-fashion.com/photos 
Bien que des différences se remarquent entre la mode française et celle anglaise, les deux restent très proches malgré les tensions entre les deux pays. Par exemple, les Anglaises osaient moins le décolleté et la transparence que les Françaises. Autre précision, Jane Austen vient de la petite gentry anglaise, catégorie sociale plutôt aisée, cultivée aussi, propriétaire terrienne, sans pour autant disposer tout le temps de titres de noblesse. C'est pourquoi mes recherches tourneront essentiellement autour de ce milieu social sans trop toucher au milieu plus populaire ou inversement, plus aristocratique.

Jane Austen et la mode.
Deux mannequins de l'exposition Napoléon et l'empire de la mode en 2010 - source : http://napoleon-fashion.com/photos 
On connaît peu de choses sur la vie de l'écrivain, ses nombreuses lettres ont en grande partie été brûlées. Mais dans celles qui nous sont restées, il apparaît que Jane Austen s'exprimait souvent sur la mode de son temps en décrivant avec précision ses propres vêtements, ses réalisations personnelles en couture ainsi que les nouvelles modes londoniennes. 

La silhouette féminine et masculine d'un point de vue général.
Le portrait de Madame Récamier par François Gérard illustre à lui seul les critères vestimentaires en vogue lors du Consulat en 1802. Actuellement conservé au Musée Carnavalet, ce tableau montre une jeune femme connue pour être l'une des premières à avoir adopté le style antique. En plus de sa robe légère, Juliette Récamier porte un grand châle, trait typique de la mode du moment - source : Musée Carnavalet
En France, on parlera pour l'époque d'un style néoclassique. Par rapport aux courants vestimentaires précédents et à ceux qui lui succéderont  cette mode est sobre, simple, et donne une silhouette féminine linéaire très caractéristique. L'inspiration antique gréco-romaine est évidente. 
Couple de la Grèce Antique - source

Ce style est à la fois une opposition radicale à la mode sophistiquée et volumineuse de l'Ancien Régime, mais aussi révélateur de la référence que constitue pour beaucoup (au niveau politique, culturel et artistique) l'Antiquité. Les révolutionnaires revendiquent la démocratie et l'on sait que cette dernière a connu ses premières heures dans l'Athènes classique au Vème siècle avant J-C. Les hommes adoptent aussi un style plus sobre fortement inspiré de la mode anglaise qui avait déjà assuré ce tournant vers la simplicité un peu plus tôt durant le XVIIIème siècle.
La silhouette masculine sous le Directoire, pantalon moulant, habit dégagé type redingote, très anglais, le haut-de-forme et les bottes clinquantes sont ici typiques d'un aristocrate - source
La mode féminine durant la Régence anglaise.
Capture d'écran de la série Orgueil et Préjugés diffusée sur la BBC en 1995 avec l'adorable Colin Firth dans le rôle de Mr Darcy - source
Les tissus utilisés sont légers : la mousseline, la gaze de coton légère ainsi que la percale donnent une impression de drapé. Le corset est abandonné durant cette période mais il reviendra très vite.
Disparu le corset, la femme porte alors très souvent une brassière à partir de 1804, comme ci-dessus, faite de toile brune, on ne la reverra qu'au début du XXème siècle lorsque la silhouette longiligne redeviendra à la mode. Vers 1808, cette brassière retrouve des baleines et un busc, le corset tout doucement est près à s'imposer (à nouveau) - source  : Kyoto Costume Institute
Le décolleté est souvent large et de forme carrée. Les couleurs sont claires avoisinant le pastel. Le blanc domine, il est symbole de richesse, en effet, il se salit rapidement mais qu'importe pour les classes les plus aisées qui ont plus de rechanges et de possibilités de laver ces costumes. Peu à peu, les robes retrouvent des broderies et de la couleur surtout dans leur partie inférieure .
Robe de coton agrémentée d'un châle datant de 1811-1815, les tissus légers ne protégeaient pas souvent du froid, ainsi un voile de cachemire était le bienvenu pour résister aux températures hivernales - source : Musée du costume de Bath (GB)
La robe de soirée a des manches courtes, les gants sont longs et indispensables pour toute femme bien élevée. 
Cette femme porte une robe de bal plutôt osée accompagnée de gants blancs et longs - source
La robe de bal est très souvent accompagnée de gants car le contact entre la peau de la femme et de l'homme durant la danse est considéré comme plutôt inconvenant. Mais les gants sont aussi utilisés à d'autres occasions comme pour la promenade, ils sont plus courts dans ce cas - source
Les femmes portent de petits sacs appelés réticules, tout à fait adorables, on en trouve de sublimes dotés de broderies. 
Réticule, une sorte de petit sac de soie brodée, il s'avère très utile car les robes des dames de l'époque ne comportent plus de poches. Il existe quantité de réticules d'aspects très divers - source V&A
Mannequin portant un réticule de soie et de métal datant d'une période allant de 1800 à 1830, il est probablement originaire d'Italie - source : V&A
Quelle originalité pour ce réticule en forme d'ananas ! Il date de la première décennie du XIXème siècle. Il n'était pas si rare que les réticules prennent des formes de fruits exotiques, la femme de Napoléon Ier, Joséphine de Beauharnais était née en Martinique, les tropiques faisaient rêver - source : Kyoto Costume Institute
J'en mettrais bien des centaines tant ils sont charmants, celui-ci  vient de France et date du début du XIXème siècle, il est fait de soie. Le musée de Los Angeles en propose une incroyable collection - source : LACMA
Ce réticule est américain, il aurait appartenu à une jeune fille et s'avère plus tardif, un peu hors-sujet même, puisqu'il date de 1850, mais l'alliance de soie, de velours et de perles le rend craquant ! Source : LACMA
La mode s'adapte sans cesse. L'absence de poches amenant les réticules, voilà que la légèreté des robes amène à créer vestes et manteaux de formes variées. Le plus célèbre d'entre eux est le spencer. Il s'agit d'une veste courte s'arrêtant sous la poitrine, en contraste avec le reste de la tenue, il prend une teinte foncée et dans des couleurs très vives. Les manches sont si longues qu'elles couvrent le dessus de la main. La pelisse est une forme de manteau qui se porte sur une robe légère, vous en verrez quelques exemplaires ci-dessous :
La silhouette typique de la femme en promenade sous la Regency Era. Le spencer met les épaules en valeur, il est souvent orné de petites manches ballons lui donnant un côté Renaissance. D'ailleurs ce n'est pas le seul trait rappelant la période du XVIème siècle, on remarquera aussi la présence forte de cols froufroutants, blancs et larges, qui ne sont pas sans évoquer les fraises de la Renaissance - source : LACMA
La femme de droite porte un spencer bleu. Dessin de John Bell représentant deux femmes anglaises du début du XIXème siècle - source : LACMA
Dans la série BBC, Emma, adaptation du roman homonyme, l'actrice à droite porte un spencer vert foncé, l'actrice de gauche un manteau violet - source
Les manteaux prennent des aspects très variés, ils restent cependant tous cintrés très haut, sous la poitrine,  c'est la taille caractéristique de la mode Regency - source : Exposition Napoléon et l'Empire de la mode
Manteau de soie brun de 1813-1817, conservé au Musée du Costume de Bath - source
Pelisse de soie agrémentée d'un châle de cachemire, mannequin de l'exposition Napoléon et l'Empire de la mode. On remarque aussi la capote, chapeau emblématique de cette mode, les femmes portent aussi fréquemment le turban - source
Les chaussures de l'époque Directoire ou Regency font tout de suite penser à des ballerines de danseuses, fines, allongées et surtout basse laissant la cheville à découvert (ou presque...), elles sont dépourvues de talon.
Voici une chaussure ayant appartenu à Juliette Récamier, on peut voir son nom inscrit à l'intérieur, elle est réalisée en taffetas et en peau - source : Arts Décos de Paris
Bottines de femme servant pour la marche, les héroïnes de Jane Austen sont souvent décrites portant ce genre de chaussures - source : V&A
La coiffure est elle aussi très influencée par la période antique. Elle est plutôt sophistiquée. Les cheveux sont ramassés en chignon mais des boucles encadrent le visage, c'est la coiffure à la Titus (empereur romain).
Les demoiselles Duval peintes par Jacques-Augustin-Catherine Pajou en 1814 - source
Les héroïnes de Raisons et Sentiments le film de 1995 nous prouvent que la Regency Era c'est l'ère des boucles à profusion - source
L'éventail fait peu à peu son retour bien qu'il ait connu un temps de disparition entre la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècle sous l'influence d'une mode qui se voulait plus sobre. Lors des bals, des spectacles, il apporte un petit plus d'élégance.
L'éventail vient embellir les tenues de soirée, ici, une photographie de l'exposition Napoléon et l'empire de la mode - source
La mode masculine durant la Régence anglaise.
Rolinda Sharples peint un événement mondain de 1817 donnant à voir les costumes masculins et féminins dans toute leur élégance. The cloakroom, Clifton Assembly Rooms - source
Le style des hommes s'est fortement simplifié au tournant des deux siècles, cette évolution se poursuivra dans les décennies à venir au contraire du costume féminin. Les pantalons remplacent la culotte mais les premiers pantalons restent très moulants et rappellent forcément la culotte que les classes sociales les plus riches peinent à abandonner. 
On remarque que des favoris tombent sur les tempes de ces messieurs. C'est l'habit qui apporte une touche de sobriété dans la tenue car il est très sombre. Ces vêtements très ajustés, parfaitement coupés font la renommée des tailleurs anglais : la chasse aux plis est ouverte ! Portrait d'un artiste de Michel Martin Drolling, 1819 - source
Un style tout en élégance... - source 1 ; source 2 
La veste qui tombe en queue-de-pie est typique, c'est l'habit dégagé, de même que le chapeau haut-de-forme et le pantalon moulant avec des bottes plutôt que des souliers. La coiffure des hommes rappelle celle des femmes, les cheveux ne sont pas coupés ras, il est de bon ton qu'ils bouclent ce qui n'est pas sans évoquer encore une fois la mode antique - source
Le Capitaine Wentworth, dans l'adaptation BBC du roman Persuasion de 2007. La cravate est l'élément indispensable pour l'homme élégant de la Regency Era. Elle est très souvent blanche à cette époque et couvre bien le cou obligeant à un port de tête altier et qui fait forte impression - source : Pinterest
La mode masculine est aussi influencée par le dandysme surtout en Angleterre. Les vêtements sont bien ajustés, la silhouette très travaillée voire impeccable. 
George Brummell dit "Beau Brummell" est une sorte de fashion victim du début des années 1800, il sera très lié au Prince Régent, le futur George IV jusqu'à devenir son conseiller en matière de vêtements. Avec son frac, son chapeau haut-de-forme, son pantalon à taille haute et moulant ainsi que ses bottes parfaitement cirées, il est considéré comme l'un des premiers dandys - source : Wikipédia

Pour approfondir le sujet, je vous renvoie à mon article sur le film Bright Star qui se situe à cette même période. Et voici un lien vers un site très complet mais en anglais, bourré de détails sur la mode au temps de Jane Austen : http://www.janeausten.co.uk/online-magazine/regency-fashion/ Enfin, j'espère que ce post aura émoustillé votre imagination et vous donnera envie de (re)plonger dans la littérature austenienne ! 
Rendez-vous sur Hellocoton !

4 commentaires :

  1. J'adore lire et relire Jane Austen... Ses héroïnes ne sont pas fades et son observation fine des communautés et de leurs petits travers toujours d'actualité... Sur le plan Mode, les bottines "pour la marche" du V&A me font craquer (surtout les bleues à rayures du milieu)... Il faudra que j'aille les voir de plus près si elles y sont exposées...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les collections du V&A sont à tomber comme à chaque fois, heureusement que leur site internet est si complet car je n'ai pas encore eu la chance de visiter ce musée.

      Supprimer
  2. Je connais pas mal la mode de cette époque pour m'y être déjà intéressée, mais cet article est complet et riche en illustrations ! Bravo et merci. :)
    Quand on demande aux auteures de romance historique pourquoi l'époque "Régence" est à ce point représentée, elles répondent souvent, entre autres : la mode. Cette silhouette plus sobre, plus fine correspond mieux à nos goûts actuels que les crinolines victoriennes, par exemple, sans parler des paniers et corsets du XVIIIe... De même pour les costumes des messieurs, qui acquièrent pour la première fois l'aspect qu'on considère encore aujourd'hui comme masculin : peu de couleurs, peu de fioritures.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour votre commentaire, je trouve votre point de vue intéressant, c'est vrai que la mode de cette époque se rapproche beaucoup de notre mode actuelle et c'est aussi ce qui la rend si attirante en effet.

      Supprimer