mardi 4 septembre 2012

Les costumes de The Duchess de Saul Dibb, 2008

Ce film récent relate une histoire vraie, celle d'une femme ayant marqué la société anglaise de la fin du XVIIIème siècle. Ce long-métrage a su se démarquer par la splendeur de ses costumes comme la Duchesse de Devonshire su se faire remarquer à son époque par sa beauté et son goût des belles tenues. Je vous propose aujourd'hui de découvrir le travail du costumier et par cette occasion le destin de cette femme.
Très belle affiche du film qui réunit de talentueux acteurs tels que Keira Knightley, Ralph Fiennes, Charlotte Rampling, Hayley Atwell et Dominic Cooper - source
Le film.
The Duchess est un film qui se déroule dans l'Angleterre du XVIIIème siècle. Il raconte l'histoire de Georgiana, Duchesse de Devonshire depuis son mariage arrangé avec William Cavendish, le richissime Duc, un être froid et dur. Peu à peu, la jeune femme doit faire des compromis. Elle est contrainte d'accepter la liaison de William avec Bess sa meilleure amie. Ils vivront dans un ménage à trois jusqu'à la mort de la Duchesse. En revanche, son mari attend d'elle la fidélité et un héritier mâle. Insatisfaite par cette vie, Georgiana cherche du réconfort auprès de Charles Grey, homme politique influent de son époque. Elle-même s'engage pour les droits des femmes et le parti libéral participant ainsi à la vie publique. Le drame du film est finalement de constater la condition déplorable de la femme que Georgiana subit avec courage tout au long de l'histoire. Illustre ancêtre de Diana Spencer, Lady Di (dont on célèbre actuellement la mémoire, 15 ans après son décès), le film a beaucoup tourné sa promotion autour de ce fait. Et il est frappant de constater à quel point les parcours de ces deux femmes ont été semblables. Je vous laisse découvrir le film et en juger par vous-même.

Le costumier : Michael O'Connor.
Michael O'Connor a remporté l'Oscar des meilleurs costumes pour son travail sur The Duchess en 2009, il avait déjà gagné un BAFTA précédemment pour le même film - source : l'express
Michael O'Connor est Anglais, né en 1965, il a réalisé entre autres les costumes du film Emma basé sur le roman de Jane Austen ou de Harry Potter et la Chambre des Secrets, pour les plus connus. Concernant son travail sur The Duchess, le réalisateur a donné une interview pour le magazine ELLE, on peut en retenir quelques points. Pour lui, cette époque est particulièrement intéressante du point de vue stylistique car on assiste au passage d'une mode assez chargée vers une mode plus classique, plus épurée. Pour ses recherches, O'Connor s'est aidé de livres sur l'histoire de la mode mais aussi des portraits de la Duchesse ainsi que des tableaux d'artistes de l'époque. Le véritable challenge a été de rendre patent à travers les costumes de Georgiana son caractère avant-gardiste et innovant. De même, il a voulu montrer qu'elle le faisait sans tomber dans un style trop ostentatoire et en demeurant simple. Pour le reste, on apprend quelques subtilités dans cette interview, comme l'influence du style vestimentaire de la mère de la Duchesse sur sa fille volontairement visible dans le film.

Qui était Georgiana Cavendish ?
Portrait de Lady Georgiana Cavendish par Thomas Gainsborough en 1787 - source : WCommons
La Duchesse de Devonshire est née Georgiana Spencer en 1757 et est morte en 1806 à l'âge de 48 ans. Elle a épousé William Cavendish, Duc de Devonshire à 17 ans à peine. Si sa vie familiale et sentimentale sont centrales dans le film de Dibb, il passe presque sous silence ses engagements dans la société de son temps. En effet, Georgiana ne fut pas seulement remarquable par sa beauté, souvent flattée par les sources de l'époque, ou par son goût pour la mode, elle aimait lancer les tendances. Elle a tenu des salons littéraires, a rencontré de nombreux politiciens influents et s'est investie dans la vie politique. Concernant ses engagements, la Duchesse a été une militante active du Parti Whig et de Charles Fox en particulier. Elle s'est passionnée pour le jeu, ce qui lui occasionné de nombreuses dettes.  
La Duchesse de Devonshire était très populaire mais aussi réputée pour sa grande beauté - source
Son mariage avec le Duc fut loin d'être une union heureuse, notamment parce qu'il la trompait ouvertement avec Elizabeth Foster, qui sera la seconde Duchesse de Devonshire et parce qu'elle eut des difficultés à lui donner un fils. Ainsi, comme il est relaté dans le film, Georgiana se laissa séduire par Charles Grey (futur Premier Ministre) avec lequel elle eut une fille, Eliza Courtney (ancêtre de Sarah Ferguson).  Une biographie lui a été consacrée, écrite par Amanda Foreman, le film en est fortement inspiré.

Le style.
Le film commence en 1774 lorsque Georgiana épouse le Duc. Il se termine peu après la naissance de sa fille illégitime en 1792. Près de 20 ans sont ainsi illustrés. Toutefois, précisons-le, dans le film, les acteurs ne semblent pas vieillir et comme souvent dans les films historiques inspirés de faits réels, la succession des années paraît accélérée. 
Bien sûr en observant les costumes de ce film, on s'aperçoit bien vite qu'ils sont caractéristiques de ce que portaient les classes aisées. Le costume populaire est bien plus simple tant dans ses ornements que dans les matières utilisées, mais cela est un autre sujet.
Le cadre posé, on peut donc se demander quel est le style vestimentaire qui domine à cette époque.
Trois robes, trois styles emblématiques de la fin du XVIIIème siècle. A gauche, la marquise de Pompadour peinte par Boucher en 1758, robe à la française dans un style rococo. Au centre, une robe à la polonaise en soie peinte de Chine qui montre la fascination des dames de l'époque pour ce qui est exotique, celle-ci date de 1770 environ. A droite, une robe à l'anglaise plus simple, ce tableau de Michel Garnier date de 1796 et représente une élégante à sa toilette - source 1 ; source 2 ; source 3.
Trois courants majeurs marquent la mode de la fin du XVIIIème siècle autant pour les femmes que pour les hommes. Le style rococo perd de son influence, il correspond en France au règne de Louis XV. Bien qu'il soit plus délicat et raffiné que le baroque, ce style reste assez chargé. L'attrait exercé par l'Orient et les colonies se manifeste dans l'exotisme, ce style influence les gardes-robes par le choix des tissus et les motifs des robes par exemple. Enfin à l'aube du XIXème siècle, le style dominant devient plus naturel et plus classique, les tenues s'allègent des artifices accumulés les décennies précédentes. Dans le film The Duchess, les robes portées par Keira Knightley sont essentiellement des robes à l'anglaise, logique me direz-vous ! Mais nous allons aussi nous intéresser à la mode masculine et enfantine.

La mode féminine dans The Duchess.

La robe du mariage, elle est portée par l'héroïne lorsqu'elle épouse le duc, ce dernier la déshabille durant leur nuit de noces, ce qui nous permet d'observer la structure des habits de l'époque ainsi que les sous-vêtements portés.

A gauche, la robe lors d'une exposition, à droite, la scène du mariage. L'actrice porte une robe à la française, cette dernière particulièrement fastueuse était souvent portée à l'occasion des mariages ou d'autres grandes cérémonies. Elle évoque bien sûr le style rococo - source 1 ; source 2
Vue détaillée, vous en trouverez d'autres sur le blog source de cette image - source
La robe à la française se compose d'une pièce d'estomac sur le devant qui est richement ornée. On reconnaît dans la partie inférieure un jupon. Le vêtement de dessus est un manteau, il encadre la pièce d'estomac et le jupon, il se termine au niveau des coudes par des manches en volants. 
La robe à la française se caractérise par une longue traîne partant des épaules, c'est le moyen le plus évident pour la distinguer des autres.
Alors que la nuit de noce commence, les servantes aident Georgiana à retirer ses bijoux.
Ici le Duc coupe les fils reliant le manteau à la pièce d'estomac, c'est symbolique, bien sûr !
Une fois le manteau et le jupon enlevés, Georgiana ne porte plus qu'un corset supportant la pièce d'estomac, une chemise longue et par dessus un gros machin de métal pas très sexy, qu'est-ce donc ?
Il s'agit tout simplement d'un panier, cette pièce était portée afin de donner du volume aux hanches. Celui de Georgiana est couvert en partie de toile ce qui le rend d'autant plus réaliste. Ce genre de panier reste peu exubérant face aux excentricités que s'accordaient certaines femmes de la cour en ce siècle.
On retrouve ici tout à fait le genre de paniers portés par l'héroïne en particulier celui correspondant à la lettre A. C'est sans doute un panier articulé. Celui-ci pouvait se relever sous les bras. Qui a dit que ce n'était pas pratique ? - source
Lady Spencer, la mère de Georgiana porte aussi une robe à la française au début du film - source
Petit exemple d'une robe de l'époque, plus sobre, certes :
Robe à la française trouvée en Angleterre et datant probablement de 1760, faite de soie. On retrouve les caractéristiques vues précédemment, ainsi la taille peu exagérée du panier, la traîne... - MetMuseum
Cependant la robe à la française perd de l'influence dans la suite du XVIIIème siècle, la robe à l'anglaise en revanche est  très appréciée en ces temps d'anglomanie. Si la française sert aux cérémonies, l'anglaise est utilisée par les femmes de la bonne société dans la vie quotidienne. Elle y est en effet plus adaptée par sa simplicité.

La robe à l'anglaise est en effet plus sobre que la française. Elle se compose d'un corsage baleiné qui se termine en pointe dans le dos, celui-ci se ferme par devant grâce à deux pièces taillées en gilet appelées compères. C'est ce qui remplace la pièce d'estomac. Ici l'actrice semble porter des paniers mais ceux-ci vont peu à peu disparaître des robes à l'anglaise d'où leur réputation (justifiée) de tenues plus confortables - source 1 ; source 2

On porte aussi de plus en plus un fichu que l'on croise sur la poitrine par dessus le décolleté, il est souvent maintenu par un bijou et parfois rentré dans le décolleté - source
Tiens une robe à l'anglaise avec un fichu ! Plus j'y pense et plus je me dis que O'Connor a bien fait son boulot, ses costumes sont splendides et historiquement corrects, chapeau ! Cette robe de soie date de 1790, elle est composée de deux compères superposées sur le devant, d'un ruban rayé, une jupe et un fichu - KCI
Ici la ressemblance est encore plus évidente avec la robe que porte Georgiana au début du film, il s'agit bien d'une robe à l'anglaise, ces robes étaient réputées pour la qualité de leurs tissus - MetMuseum
Les tenues portées par Georgiana lors de ses apparitions publiques pour soutenir le Parti Whig sont elles aussi particulièrement belles et proches de la mode de l'époque.
A gauche, Georgiana porte une robe avec de la fourrure de renard sur le chapeau et les mains, normal puisqu'elle soutient le candidat Charles Fox, cette robe est la préférée de Michael O'Connor dont on peut voir un croquis ci-dessus - source
Cette robe montre le caractère excentrique de ce personnage, elle est aussi ma favorite ! - source
La robe-redingote est inspirée par les modes anglaises. Elle a un grand corsage ajusté, boutonné devant par de grands boutons en métal et comporte des revers et collets doubles ou triples. Cette robe est bien sûr inspirée par le costume masculin. La fourrure montre l'influence des pays de l'Est sur les costumes anglais du XVIIIème siècle.
Portrait de Madame Molé Raymond par Mme Vigée-Lebrun en 1787 et conservé au musée du Louvre - La Joconde
La recherche de simplicité dans la garde-robe se fait de plus en plus forte à la fin du siècle surtout dans l'intimité. 

Le film illustre bien l'évolution des styles de l'époque, les robes chargées de Georgiana laissent place à des costumes plus sobres et naturels - source 1 ; source 2
Ces robes sont aussi dites "en chemise" ou "à la créole" - elles ne sont pas tout à fait comme celles présentées sur les photos précédentes - (elles s'enfilent par la tête ou les pieds comme les robes fourreaux et se présentent en une seule pièce). Marie-Antoinette, Reine de France, se fit peindre ainsi vêtue par son amie Mme Vigée-Lebrun. Les tissus changent aussi, la soie est laissée de côté, on apprécie le coton et notamment l'indienne, cette toile de coton peinte ou imprimée de motifs fantaisistes et délicats. 

Parlons chapeaux et cheveux ! Ils sont une passion anglaise au XVIIIème siècle, toutes les extravagances (ou presque) sont permises ! Et puis la mode se diffuse de l'autre côté de la Manche.

Plumes et nœud, le tout sur du feutre noir, tout en sobriété - source
Excessive et mouchetée comme toutes les femmes de son époque - source
Évidemment un pareil chapeau et une telle coiffure semblent incompatibles. Il fallut attendre que les coiffures soient plus basses pour que les chapeaux supplantent les bonnets. Les chapeaux étaient en général à larges bords et la calotte entourée d'un grand noeud. Ceux-ci convenaient à la coiffure volumineuse et basse des années 1780. Quant à ces grandes coiffures portées à la cour ou lors des cérémonies, elles pesaient très lourd, imaginez le mal de tête. Le tout se composait d'une perruque, d'un pouf pour donner du volume et de diverses fantaisies pour l'agrémenter : nœud, fleurs, plumes...
Une coiffure semblable sur le portrait de Philippine Engelhard, écrivaine allemande, réalisé par Johann Tischbein en 1780 - source : WCommons
Thomas Gainsborough, la promenade matinale d'Elizabeth et William Hattlett, en 1785 - source
La mode masculine dans The Duchess.

Au fil du XVIIIème siècle, la mode masculine s'est allégée et simplifiée. L’habit anglais reste influencé par le français.

Voici la tenue portée par le Duc lors du mariage, vous pouvez voir une autre photographie plus haut. Ce costume se divise en trois parties : l'habit ou justaucorps de velours (le terme d'habit désignera ensuite l'ensemble d'un costume, sens qu'il a gardé aujourd'hui) ; la veste, ici richement brodée (lorsqu'elle raccourcira les années suivantes et qu'elle perdra ses manches, on la nommera gilet) ; et la culotte s'arrêtant au genou (plus tard remplacée par le pantalon). On remarque aussi les bas, la cravate, les manches de dentelles assez courtes et discrètes ainsi que les souliers à boucles - source
Comme pour les femmes, l'habit à la française est utilisé pour les cérémonies, dans la vie quotidienne anglaise, il est remplacé par l'habit à l'anglaise, beaucoup plus pratique car allégé. Les trois éléments composant le costume masculin se retrouvent dans toutes les classes sociales mais ce sont comme toujours les tissus et leur qualité qui font la différence. Quant à la veste en particulier, le devant est très soigné mais plus simple pour la partie cachée par l'habit.
La redingote est une nouveauté propre au XVIIIème siècle, ce vêtement est typiquement anglais, on l'appelle aussi frac, les deux costumes étant particulièrement similaires. La redingote remplace peu à peu l'habit - source
Portrait d'un politicien de la fin du XVIIIème siècle par Laneuville, on retrouve une redingote semblable bien que le col soit plus complexe que celle de la photographie précédente - source : La Joconde
Le Duc de Devonshire porte une perruque en bourse nouée par un ruban noir avec deux boucles en rouleaux au-dessus des oreilles, un chapeau à trois cornes - tricorne -  et une cravate - source
Les perruques s'allègent au XVIIIème siècle, elles ont même tendance à disparaître vers les années 1780. Les hommes ne les portent pas la nuit, ils les remplacent par un bonnet de coton. Quant au chapeau, le tricorne est le grand classique de ce siècle, mais il existe aussi d'autres chapeaux que l'on peut voir aussi dans le film comme le chapeau à la charbonnière. Le chapeau est souvent porté sous le bras notamment pour éviter de faire tomber la poudre que l'on mettait sur les perruques.
Voici un autre type de chapeau porté en cette fin de XVIIIème siècle : le chapeau à la charbonnière qui fait beaucoup penser au futur chapeau melon - source 1 ; source 2

La mode enfantine dans The Duchess.

Le costume des enfants est en gros celui des adultes en taille réduite. Souvent engoncés dans des corsages, les enfants se libèrent peu à peu de ces contraintes au fil du siècle, cela sous l'influence anglaise qui apporte toujours plus de simplicité.

Chapeau de paille, ruban et indienne pour Charlotte la fille aînée de la Duchesse.
Une belle variété de couvres-chefs !
Les petites filles portent des bonnets et un ruban serre la robe à la taille .
Les fillettes sont souvent vêtues d'une robe de coton nouée d'une ceinture de ruban vers la fin du XVIIIème siècle. Le bonnet est souvent de mise pour l'intimité, à l'intérieur de la maison.
Sublime portrait de Miss Willoughby par George Romney vers les années 1780, ce célèbre tableau a peut-être inspiré O'Connor pour les habits de Charlotte - source : WCommons
Le bonnet ou l'extravagant chapeau de feutre à plumes - source : WCommons
Voilà, j'espère que ce voyage dans la mode du XVIIIème vous a plu et vous donnera envie de voir ce film ou bien de lire la biographie de cette belle Duchesse au destin passionnant ! 


Si aucune source n'est mentionnée pour certaines images c'est que ce sont des captures d'écran effectuées à partir du film.
Rendez-vous sur Hellocoton !

3 commentaires :