lundi 11 juin 2012

La naissance de la haute couture et du prêt-à-porter

Il n'est pas si évident de différencier ces deux expressions, pourtant elles ne recouvrent pas la même réalité bien que leurs liens soient forts. Me posant moi-même la question de la frontière entre ces deux mondes, je me suis intéressée à leur histoire car c'est bien en regardant dans le passé que l'on trouve les caractéristiques propres de chacun de ces domaines.
Difficile de savoir quel habit relève de la haute couture ou du prêt-à-porter, ces deux photographies ne laissent pas forcément voir de différences frappantes. C'est bien la problématique aujourd'hui d'une frontière de plus en plus poreuse entre ces deux mondes. Tant mieux ou pas, c'est à chacun de se faire une opinion là-dessus - A gauche, défilé de haute couture de la maison Chanel, collection printemps-été 2009, source 1 : purepeople ; A droite, collection printemps-été 2009 de la marque de prêt-à-porter Mango, source 2 : the wild rose.
Quel est le contexte historique ?

La haute couture et le prêt-à-porter apparaissent tous deux au XIXème siècle lors d'une période que les historiens appellent l'Age industriel ou encore la Révolution Industrielle. Cette époque, qui commence avec l'invention de la machine à vapeur de James Watt en 1769, se caractérise par le développement de l'industrie et la mécanisation des campagnes notamment, avec toutes les conséquences que cela entraine sur la population : amélioration de la santé, émergence de deux classes sociales, les ouvriers et les bourgeois, l'exode rural...
La machine à vapeur fonctionne selon un principe très simple : de la vapeur se créé à partir de l'eau chauffée par du charbon en fusion, la vapeur actionne ensuite un piston, un balancier puis une roue. Comme dérivé de la machine à vapeur apparaîtront ensuite les locomotives à vapeur avec lesquelles on confond souvent l'invention de Watt. C'est alors le développement du tourisme balnéaire, les transports gagnent en rapidité, le monde devient radicalement différent - Ici sont représentés les docks de Cardiff par Walden de la fin du XIXème siècle, source : l'Histoire par l'image.
Les clivages sociaux sont évidents : ouvriers ne connaissent pas le confort comme le montre le tableau de Paul Gondrexon, si certaines couches de la bourgeoisie atteignent le niveau de vie de l'aristocratie, cela reste encore exceptionnel, ce n'est pas le cas de la famille Bellelli peinte par Edgar Degas - source : l'Histoire par l'image.
C'est l'ère des machines qui commencent, machines dont le fonctionnement, dans les premiers temps, est inspirée de celle de James Watt, avant que la maîtrise de l'électricité et du pétrole ne remettent en cause peu à peu l'utilité du charbon, avant nécessaire pour créer de la vapeur et donc de l'énergie. C'est alors que comme d'autres secteurs de l'industrie, le textile connaît  une modernisation fulgurante. Ceci ne sera évidemment pas sans conséquence pour la population qui voit son rapport au vêtement considérablement changer. Ces brusques mutations qui se succèdent sont donc considérées comme une véritable révolution. Les historiens estiment qu'elle s'achève alors que débute la Première Guerre Mondiale.

Avant la Révolution Industrielle comment se fournissait-on en vêtements ?
Et bien, pour les plus modestes, le vêtement est souvent le résultat d'un travail à domicile des femmes et des enfants à l'aide notamment du rouet.
La photographie de droite représente une vieille Irlandaise, la peinture de gauche, de Jeanne de Buttet une vieille femme au rouet peinte en 1885, comme le montrent ces deux images, la Révolution Industrielle n'entraîne pas pour autant la disparition totale des moyens de production traditionnelle - source 1 : Wikipédia Commons ; source 2 : La Joconde.
Ils récupéraient aussi des vêtements déjà portés vendus par des fripiers. 
Fripier du XVIIème siècle, ce métier était plutôt mal vu, les fripiers étant parfois assimilés à des voleurs ou des escrocs - source : Métiers d'autrefois.
En vérité, la plupart des adultes pouvaient passer 10 ans à porter la même chemise, le renouvellement des pièces étant beaucoup moins fréquent qu'aujourd'hui. Le recours au tailleur coûtait encore assez cher et demandait aussi à être patient. Chez le tailleur, le client choisissait un tissu, puis on prenait ses mesures avant de réaliser le vêtement à la main (la machine à coudre n'étant pas encore apparue). Quelques jours plus tard, le client revenait et obtenait donc son costume. 
Un atelier de tailleur pour homme dans la première moitié du XIXème siècle - source : le livre scolaire
La fabrication restait artisanale, hommes et femmes travaillaient souvent à domicile pour des marchands-fabricants, en fonction de la demande et en faible quantité. A partir de la fin du XVIIIème siècle, l'expansion de l'industrie textile va changer tout cela sans pour autant faire disparaître la production à domicile ou le sur-mesure. Toutefois, ce dernier sera très vite surpassé par la production en série qui évite un trop grand délai d'attente et qui fait considérablement baissé les prix.

Quelles sont les inventions qui vont permettre l'essor de l'industrie textile ?
Cela commence toujours par une invention. Voici celles qui ont changé le travail sur le filage.
La mule-jenny est une machine à filer à énergie hydraulique, elle peut filer de 30 à 1000 fils en même temps, elle est parfois nommé Jeannette en français. Elle a été inventée en 1779 par Samuel Crompton et est fortement inspirée du rouet et permet une mécanisation du filage, une personne peut alors produire autant que plusieurs personnes utilisant un rouet les siècles précédents. Elle a été utilisée pour faire de la mousseline par exemple et donnait un fil solide et égal - source : Wikipédia.
Les métiers à tisser automatisés comme le métier Jacquard inventé en 1801 se généralisent au XIXème siècle.
Le métier Jacquard, parfois appelé "bistanclaque" porte le nom de son inventeur Joseph Marie Jacquard. Ce métier combine diverses innovations techniques : des aiguilles, des cartes perforées et un cylindre. Les cartes perforées permettent de guider des crochets qui soulèvent les fils de chaînes, ce qui permet de réaliser des motifs compliqués à un seul ouvrier de manipuler le métier. On peut donc la programmer grâce à ces cartes perforées, ce qui lui donne une grande autonomie. Cause de la révolte des Canuts qui craignaient voir ainsi le chômage augmenter, ils détruisirent ces machines alors que Jacquard avait penser grâce à ce métier réduire le travail des enfants - source : Wikipédia.
Les premiers métiers mécaniques utilisant la machine à vapeur sont apparus dès 1786. L'arrivée de l'électricité, au début du XXème siècle, va permettre de remplacer les machines à vapeur par de gros moteurs électriques. On peut signaler aussi les manufactures ç impression de Jouy-en-Josas mais qui connaîtront un déclin à partir du XIXème siècle.
On ne parle alors pas encore de prêt-à-porter, ce nom viendra ensuite, mais de confection industrielle. Son essor sera encore renforcée  par l'introduction de la machine à coudre de Barthélémy Thimonnier à partir de 1830.
Thimonnier invente la machine à coudre et révolutionne le domaine de la confection en rendant le travail plus rapide et les vêtements moins chers. Il a breveté son invention en 1830. La machine de Thimonnier était une table sur laquelle une roue à volant entraînait une bielle : le va-et-vient de la bielle permettait de faire descendre et remonter l'aiguille à deux pointes. Malheureusement, malgré les récompenses obtenues (lors de l'Exposition Universelle notamment), le succès ne fut pas au rendez-vous, il meurt avant de connaître le triomphe de son invention. Isaac Merrit Singer, fondateur de l'entreprise américaine Singer a commercialisé la machine à coudre pour un usage domestique après en avoir obtenu le brevet en 1851 - Extrait du Petit Journal Illustré - source : cent ans.
De nouveaux modes de distribution.
Ces inventions permettent donc une production en série, les vêtements ne sont plus fait sur-mesure, ils sont vendus déjà prêts et dans différentes tailles. Les prix sont moins élevés que pour une production chez le tailleur, par conséquent, la mode peut se démocratiser, ce qui profite aux classes les plus modestes et à la petite bourgeoisie. C'est l'ancêtre du prêt-à-porter. De nouveaux modes de distribution apparaissent. Il y avait déjà les galeries comme celle du Palais-Royal. Mais au XIXème siècle s'ajoutent les premiers grands magasins comme A la belle jardinière en 1824, Les Trois Quartiers en 1829, Le Bon Marché en 1852, Le Printemps en 1865 et les Galeries La Fayette en 1899. Les grands magasins entraînent un renouvellement de la mode plus rapide qu'auparavant.
Magasins réunis d'Epinal,vue perspective de Hornecker. Les femmes qui portaient pendant 10 ans une robe sans la laver peuvent s'offrir chaque année plusieurs robes d'indienne aux couleurs variés. En effet, les grands magasins utilisent la publicité pour tenter leurs futures clientes mais lorsque celles-ci viennent des ces boutiques, elles palpent, essayent et achètent souvent, on sent la société de consommation pointer le bout de son nez, ce que raconte si bien Emile Zola - source : l'Histoire par l'image.
Le Bon Marché, vue sur les escaliers, gravure de Karl Fichot datant du XIXème siècle ; Ce grand magasin impose certains principes comme l'entrée libre, des prix fixes et affichés, un faible bénéfice par article qui est cependant compensé par la rotation des stocks - source : Parisenimages
Un grand magasin comme la Samaritaine lance aussi les catalogues de vente par correspondance.
Catalogue de la Samaritaine, grand magasin de confection, 1902. On peut voir à gauche une robe de mariée. Ces images s'adressent à toute la France et à ceux qui veulent suivre la mode parisienne - source : Le livre scolaire.
Les modèles lancés par les femmes du monde sont mieux diffusés pour être repris par les couturières de province et de l'étranger car se développent les revues de mode : Le Journal des Dames et des Modes en 1797, La Mode en 1829, Le Moniteur de la Mode en 1843 et  la Mode illustrée en 1860.
Quelques numéros de la Mode Illustrée, cette revue s'adressait surtout à une clientèle bourgeoise, elle disparut en 1937. Les revues de mode se vendent aussi bien à Paris qu'en province - source : rétroactive.
La  naissance de la haute couture.
En réaction à cette démocratisation du costume et de la mode, l'aristocratie se tourne vers la haute couture. Celle-ci ne se différencie pas tant des étapes vues précédemment chez le tailleur. Simplement deux points sont différents : les tissus utilisés dans la haute couture sont beaucoup plus précieux et d'une qualité rare, ensuite la figure même du grand couturier n'a rien à voir avec celle du tailleur. Le grand couturier est un artiste plus qu'un artisan, il cherche à créer des vêtements qui ne sont pas destinés à être portés au quotidien mais bien des pièces extraordinaires qui ont pour objectif d'éblouir les invités lors d'une soirée mondaine par exemple. C'est Charles Frédérick Worth que l'on considère comme le père de la haute couture. Ainsi pour comprendre la naissance de celle-ci il est indispensable de se pencher sur la vie de l'homme avant tout.
Photographie de Worth prise en 1895 - source : Wikipédia Commons
Worth est un Anglais, né en 1825 pourtant très vite adopté par la mode parisienne. C'est en 1845 qu'il s'installe à Paris chez Gagelin, une importante maison de vente de textiles, châles et prêt-à-porter. Présentant certaines de ses créations lors des Expositions Universelles, il gagne une belle renommée et peut ainsi en 1858, ouvrir sa propre boutique au 7, rue de la Paix à Paris.
A gauche, robe de soi violette datant de 1874, à droite, robe de bal en soir avec des manches gigot et une nœud datant de 1890. Ce sont deux créations de Worth, comme beaucoup, elle s sont conservées dans de prestigieux musées - source : KCI
Robe des années 1880 en soie - source : MET
Ensemble pour le soir de 1887 - source : MET
Robe pour le thé de 1910 - source : MET
Robe du soir de 1897 - source : MET
Dès lors, il se met à cultiver une image de luxe. A la différence des autres couturiers, il revendique son statut d'artiste et impose ses goûts à sa clientèle. En effet, si les clients peuvent choisir les couleurs et le type de tissus, lui a entière liberté sur le reste de la création. On qualifie alors ses créations extraordinaires (car sortant tout bonnement de l'ordinaire) de "haute couture", ces costumes sont éphémères, destinés à n'être portés qu'une seule fois, ce sont des pièces uniques qui se distinguent par l'emploi de tissus luxueux et de broderies détaillées.. Par la suite, Worth devient un phénomène lorsque l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, lui demande des tenues de soirées. Il aura aussi parmi ses clientes la princesse de Metternich et Sissi l'impératrice. 
Portrait d'Elizabeth, Impératrice d'Autriche par Winterhalter en 1865. Cette robe est représentative de la silhouette de Worth bien que la crinoline ne soit pas de son invention - source : Wikipédia
Il est connu par ailleurs pour avoir été le premier à avoir dans sa maison des jeunes filles pouvant revêtir ses modèles devant ses clientes. Mais on ne les appelait pas mannequins à l'époque, on les nommait "sosies". Son influence sur la haute couture est toujours forte aujourd'hui. En effet, Worth fonde en 1868, une association des maisons de couture destinée à  réglementer et protéger les œuvres des couturiers parisiens. Son fils, Gaston, la transformera en Chambre syndicale de la couture parisienne qui contrôle encore de nos jours la haute couture contemporaine. La Chambre impose certaines règles particulièrement strictes, tout le monde ne peut porter le label de haute couture qui est une appellation juridiquement protégée. Parmi ces règles, il y a l'obligation de présenter deux collections par an, 50 créations nouvelles et originales de vêtements de ville et de soirée par collection, une équipe composée d'au moins 20 salariés à temps plein dans l'atelier de la maison...
Atelier de couture chez la maison Drecoll par Brindeau de Jarny. Ces femmes ne sont pas les petites bourgeoises employées par la maison Paquin mais des ouvrières en tablier. Le peintre fixe ici les différentes étapes du travail. Une maison de couture fonctionne autour d'une hiérarchie assez rigide. En bas de l'échelle, on trouve les arpettes, soit les apprenties, qui placent les épingles. Puis interviennent les premières mains qualifiées, les deuxièmes mains, les essayeuses, les premières et les deuxièmes vendeuses. A côté du créateur, c'est la directrice qui a autorité sur l'ensemble de l'atelier - source : l'Histoire par l'image
Leur évolution au siècle suivant.
C'est après la Seconde Guerre Mondiale qu'apparaît le prêt-à-porter au sens où on l'entend aujourd'hui. Le ready-to-wear à l'américaine regroupe des collections qui se distinguent de la confection par leur griffe, leur créativité et leur image haut-de-gamme. Dans les années 60 commencent à coexister une certaine haute couture avec Dior, Balenciaga par exemple, et une autre création plus ludique, moderne et surtout moins cher avec une marque comme Cacharel.
Même les marques de prêt-à-porter haut de gamme comme Cacharel misent sur le parfum pour augmenter leurs bénéfices. Voici le parfum Loulou sorti en 1987 - source : auparfum
 La haute-couture se démocratise grâce aux systèmes  des licences permettant de griffer bijoux, sacs, chaussures. De nouveaux couturiers lui donnent un second souffle : Pierre Cardin, André Courrèges, Yves Saint Laurent... Il est vrai que les liens entre haute couture et prêt-à-porter se sont resserrés ces dernières années. La haute couture influence le prêt-à-porter en jouant un rôle avant-gardiste mais ils ont été parfois jusqu'à se confondre. C'est ce que montre l'histoire d'un couturier comme Pierre Cardin. 
Manteau de Pierre Cardin de 1957 - source : elssy
On considère généralement Pierre Cardin comme l'inventeur du prêt-à-porter de luxe. En 1957, il a tenté d'exploser cette frontière autrefois imperméable entre haute couture et prêt-à-porter, ce qui lui a valu une réaction scandalisée de la profession. Celui qui voulait faire "descendre la mode dans la rue" se fait exclure par la Chambre Syndicale. Il est le premier grand couturier a présenté une collection de prêt-à-porter de "haute couture" dans un grand magasin en l’occurrence le Printemps.
Pierre Cardin préparant un défilé - source : vogue
Aujourd'hui, la haute couture ne peut vivre que parce qu'elle est alimentée en fonds par des licences et le prêt-à-porter, car en effet, même si une création de haute couture peut atteindre 100 000 euros, c'est justement à cause de ces tarifs inaccessibles que la maison ne peut survivre si elle ne se base que sur cette filière. Il faut toutefois reconnaître que la haute couture est garante de la conservation et de la promotion de métiers qui, sans elle, auraient surement disparus.
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8 commentaires :

  1. Bonjour de Montreal avec un grand merci pour ces infos fraîches et à jour. J'ai apprécié ma lecture.

    Agence de mode Lyon

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  2. Merci de votre intérêt et pour ce commentaire encourageant, n'hésitez pas à revenir régulièrement !

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  3. Tout cela est très intéressant j'ai apprécié me documenter sur ce site très agréable et sofistiqué

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  4. bonjour,je suis étudiante en lycée,et je suis tout simplement bluffée par la qualité de votre recherche. Je fais moi-même un dossier sur l'évolution de la mode au 19 ème siècle et suis très admirative de la complexité de votre travail.bravo!

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  5. Etant lycéen et ayant besoin de faire un dossier montant l'évolution de la mode féminine depuis Charles Worth jusqu'à Christian Dior, j'avoue être particulièrement bluffé par la qualité du site.Je vous remercie de m'avoir apporté autant de précisions sur ce sujet.

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  6. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  7. Je vous remercie infiniment pour votre inforamtion de la mode. Après avoir lu plusieurs fois votre blog, j'ai décidé de raconter la mode au fil de l'histoire au fil à mes élèves. Je trouve votre blog extraordiaire!

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